Après...
Après avoir été concassée par ce deuil immonde... je me retrouve vaguement recollée, décapée jusqu'à l'os...nue... dans une tristesse molle de manque insipide et impartageable....
Après avoir été accro absolument à tous les objets qu' Emmanuelle a aimé ; choisi ou même touché, aux objets reliés à sa mort ou aux attentions de tous ces autres qui m'ont tenue à bout de mots, de regard ou de gestes...voilà que je débouche dans une clairière où les objets me lâchent et m’abandonnent à mon chagrin , sans recours, sans artifice, sans aide... seule.Les choses ne me sont plus d'aucun secours...elles ne peuvent plus servir de rempart au vide intersidéral...
Après avoir souffert dans chaque cellule de ce traumatisme absolu, je me surprends à survivre et à vivre...ahurie de pouvoir.Etonnée d'avoir survécu à ÇA... et d'avoir encore une vie devant moi...sans Elle...mais une vie possible.
Après avoir pensé à Emmanuelle écrasée de douleur,terrassée de chagrin je pense de moins en moins à Elle et ça me navre, me triste et m’effraie.et la douleur qui revient en boomerang me percute à chaque fois, je me croyais au delà de cette douleur.. je me trompe.
Après avoir espéré retrouver mes souvenirs d'Emmanuelle-vivante, je n'espère plus rien.je ne les retrouve pas ses souvenirs lumineux , pourtant je crois avoir quitté les sombres rivages du psychotraumatisme de sa mort.Je ne me souviens pas de la femme que j’étais, avant...elle m'est devenue étrangère et inaccessible.
Après le Grand Chagrin , le Grand Hiver...voici le ventre mou de la petite survie.
Après avoir pleuré comme on déborde , je suis sèche et vide.
Après avoir activé et réactivé mon réseau d'amis ou connaissances pour ne pas sombrer, voici venu le temps, non pas des cathédrales, mais d'une solitude morne, presque choisie, revendiquée.
Après avoir eu peur de perdre un autre "cher à mon coeur", je n'ai plus peur de rien, la mort frappe indistinctement... l'impuissance est totale...Je ne peux rien.
Après avoir été uniquement une maman en deuil, voici que les petits soucis du quotidien et du boulot tentent une percée dans mes nuits...Y'a pas moyen qu'ils prennent la place de ma peine d’Emmanuelle, je refuse!
Après avoir pensé mourir de chagrin , voilà le temps de vivre en charriant mon chagrin.
Après avoir lu tout ce qui me passait en mains et traitant du deuil, de la mort, de la souffrance, de la résilience, du traumatisme... le temps du silence des mots écrits est arrivé.. à quoi bon lire encore tout ça désormais puisque ça ne m'apprend plus rien, ça ne m'aide pas à comprendre et encore moins à vivre?
Après avoir écrit , écrivante nocturne et forcenée.. la source noire se tarit... quoi dire de plus, de nouveau, intéressant, partageable?Pour quoi faire, pour qui, à quoi bon?
Après avoir compté sur les autres pour survivre au tsunami dévastateur,je ne compte que sur moi pour vivre, le ressort cassé est en moi... à moi de le rafistoler assez pour vivre mieux et lui dédier mon existence .
Après avoir cherché désespérément un sens, du sens ... à cette expérience ultime de vie, de mort.. je ne cherche même plus...et c'est d'une tristesse infinie, ce renoncement...Je renonce à trouver.Même le sens de cette vie d'après se dérobe.
Le temps est fracturé par cet événement.Un avant inaccessible et un après impensable encadrent l’instant T du basculement .Un futur où Elle n'est plus à jamais, un passé rendu brumeux par le choc de sa mort,un présent en équilibre instable et inhabitable, inhospitalier.
Après moi, qui pensera à Elle?